La dame en pyjama qui menace la République

La dame en pyjama qui menace la République

Le Plateau, un quartier HLM de Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Il pleut, ce vendredi soir 19 mars, quand Lucas, 15 ans, croise une dizaine de gars armés de battes de base-ball. Le gamin détale, mais la bande le rattrape au pied de son immeuble : coups de pied, coups de bâton. Au 3 étage, sa mère, Christine Bacigalupo, entend Lucas crier. Elle dévale les escaliers, pieds nus et en petite tenue. La bande s’éloigne, le portable de Lucas pour tout butin. Appelés par les voisins, trois flics débarquent : « Qu’est-ce qui se passe, ma petite dame ? ‒ La bande, là-bas, a agressé mon fils, explique Christine, en pyjama sous la pluie. ‒ Bon, on va voir ça. Vous avez une carte d’identité ? » La mère, estomaquée : « Non, je n’ai rien sur moi, mais j’habite là. » Le flic n’en démord pas. Deux fois, trois fois, il lui demande ses papiers.
Employée à la Ville de Paris, Christine a le caractère aussi trempé que son pyjama. Dégoulinante, elle explose « Pourquoi vous m’emmerdez ? Votre boulot, c’est d’arrêter les gens. Si vous avez trop peur, vous avez qu’à travailler chez Auchan. » Les agresseurs ne sont pas loin. Au 1er étage de l’immeuble, la voisine Gisèle voit et entend toute la scène « Ils sont à cent mètres. »
En sous-nombre face à la bande, les policiers ne bougent pas. Ils s’occupent de mater la mère : « Ne nous insultez pas. Sinon, on va vous menotter, prévient un jeune flic. ‒ Tu menottes pas ma mère», intervient la fille de Christine. Le flic sort une bombe lacrymo. Christine hurle: sa fille est asthmatique. Les insultes fusent. Six autres policiers arrivent en renfort. Mêlée générale.
Christine est jetée par terre, une fliquette lui serre les menottes dans le dos. Gisèle descend du premier étage: « Arrêtez, ça ne sert à rien. ‒Elle a été grossière. ‒ D’accord, mais il y a de quoi ! » Pendant ce temps- là, la bande continue à se défouler dans la rue. A 500 mètres, la vitrine d’un fast-food vole, en éclats, la caisse est piquée.
Nos flics, eux, embarquent la dangereuse mère de famille « outrage et rébellion ». Le fils Lucas, la victime de la bande, est embarqué dans le même panier. Direction le commissariat de Bagnolet. Un quart d’heure plus tard, le fils est relâché. Pas la mère. Pim-pon! direction le commissariat de Bobigny. Un OPJ de permanence: « C’est quoi, ces bonnes femmes qui jouent les cow-boys et qui tapent les flics ? ‒ T’étais là ? T’as tout vu ?, rétorque Christine. Vous êtes des gamins, j’ai l’âge d’être votre mère. ‒ Rembarquez-moi cette folle ! » Pim-pon! direction le commissariat des Lilas. C’est parti pour dix-sept heures de garde à vue.
Christine, avant d’entrer en cellule, doit enlever le cordon de son pyjama, faire un nœud pour que le pantalon ne tombe pas. A une heure du mat’, nouvelle virée pour les urgences médico-judiciaires de Bondy. Le toubib examine Christine : petite plaie, œdème, hématome, « quatre jours d’interruption temporaire de travail ». Retour au commissariat. La voiture roule vite. A l’arrière, Christine n’a pas de ceinture, mais les menottes dans le dos. Elle ballotte contre la portière. Samedi 20 mars, 15 heures : fin de la garde à vue.
Trois jours plus tard, Christine porte plainte pour « violences policières ». L’Inspection générale des services (IGS) a « ouvert une enquête », confirme la préfecture de police. En attendant, la pref’ ne fait « aucun commentaire ». La semaine dernière, Brice Hortefeux a promis d’arrêter « les petites crapules » qui « font la loi dans les cités».
A Bagnolet, les flics se sont déjà surpassés. Le fast-food braqué s’appelle « L’Eden Chicken », « Le paradis du poulet »
Isabelle Barré
Le Canard du 7 avril 2010

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