Le premier article d'Oleg Kachine depuis son agression
Oleg Kachine : Gagarine et moi
December 1, 2010
Revenant à lui dans une chambre d’hôpital, une semaine après un féroce passage à tabac, Oleg Kachine s’est demandé s’il différait quelque peu de Iouriï Gagarine… et si oui, en quoi ?
Le premier article du journaliste Oleg Kachine depuis son agression, publié dans la revue Kommersant Vlast’ et traduit en français pour Le Courrier de Russie.
"Un inconnu dans une blouse blanche a fait instinctivement un pas de côté, et ma main tendue vers sa poche de poitrine a saisi le vide avant de retomber sur le matelas.
– Qu’est-ce qu’il veut?
– Un stylo peut-être, a proposé une voix de femme. Et cette femme, que je n’avais pas vue, avait raison : un stylo, bien sûr, j’avais besoin d’un stylo. Le stylo gel bleu que cet homme avait dans la poche de poitrine de sa blouse blanche.
– Un écrivain, a dit respectueusement l’homme au stylo. Mais ce stylo, il ne me l’a pas donné pour autant. Toute la délégation s’en est allé en commentant ce drôle d’incident et en me laissant seul à seul avec la ventilation artificielle qui marchait à travers un trou spécialement fait dans ma gorge à cet effet. Le trou avait été fait en dessous des cordes vocales, de sorte que, même conscient, je ne pouvais pas parler. Après avoir vu le stylo dans la poche du médecin, je me serais réjouis de m’en saisir pour écrire, s’il le fallait sur ma main bandée : « Ça me gratte sous le plâtre! » Ils l’auraient lu et m’auraient aidé en me grattant avec je ne sais quoi. Mais au lieu de cela, ils m’ont tourné le dos dans leur blouse blanche et ils se sont éloignés, sans ne m’avoir apporté aucune aide. Je ne savais pas encore que l’un de ces dos appartenait à un agent payé par Life News, qui était aussi le réanimateur du lieu (je l’ai démasqué par hasard une semaine plus tard), et que quelques heures plus tard, sous le titre Khrabroe serdtse (lit., Cœur valeureux), Life raconterait comment, encore branché à l’appareil de respiration artificielle, j’avais exigé un papier et un stylo pour commencer à écrire la terrible vérité sur ceux qui se cachaient derrière mon agression.
Dans la salle de réanimation, entortillé de tubes et de câbles, je pouvais dormir (et j’ai dormi) à volonté, soit d’un sommeil artificiel, grâce aux médicaments, soit d’un sommeil naturel et salutaire. Je pouvais me taire, je pouvais parler (à partir du neuvième jour) et même quand je ne pouvais pas encore parler, j’avais résolu le problème pour communiquer : une petite ardoise pour les enfants, oubliée par un inconnu, trouvée sur place, et après avoir dessiné un rectangle d’un geste en l’air, que bizarrement tout le monde a tout de suite compris, j’ai pu écrire sur cette ardoise ce qui m’inquiétait et ce dont j’avais envie sur le moment. Il n’était plus nécessaire cependant d’écrire au sujet du plâtre sous lequel ça me grattait car on me l’avait enlevé avant que n’apparaisse l’ardoise. Par conséquent, mes notes consistaient principalement à me plaindre de la sonde que j’avais dans le nez (j’étais alimenté par le nez d’une mixture spéciale) et à flirter avec les infirmières. Quel que soit le point de vue adopté, ma vie était en ces jours intéressante et passionnante.
Mais à part moi-même, les médecins et les infirmières, qui était au courant de cette vie ? Personne. Ma vraie vie s’écoulait peut-être à une demi-heure de route de l’hôpital. Mes amis et mes anciens ennemis, qui étaient devenus soudainement mes amis (je dis cette phrase sans ironie, car des ennemis peuvent vraiment parfois devenir des amis) se relayaient et tenaient des piquets de grève solidaires face au bureau de police de Petrovka. Ils portaient des pancartes avec mon nom. Le journal « Kachine », qui m’était entièrement consacré, était en train d’être publié. D’abord place Pouchkine, puis à Tchistie Proudy, il y avait des manifestations pour me soutenir. « Voulez-vous le Kachine classique ou celui avec sa signature? », demandaient poliment les jeunes organisatrices aux retraitées qui faisaient la queue pour mes portraits à accrocher sur la poitrine.
Oleg Kachine en septembre 2005, Novosibirsk (Sibérie occidentale)
L’expression « le journaliste Kachine » est apparue dans le language du Président Medvedev. Quand un groupe d’étudiants de la faculté de journalisme de l’Université de Moscou (MGU) s’est enfermé dans une salle dont les fenêtres donnaient sur le Kremlin et qu’ils ont accroché une affiche aux fenêtres sur laquelle était inscrit : « Qui a passé Kachine à tabac ? », une blague a fait surface : Dmitriï Medvedev s’est barricadé dans son bureau dont les fenêtres donnent sur la faculté de journalisme et a accroché une affiche à la fenêtre pour répondre : « Ce n’est pas moi ! ». Cette blague a circulé sur Twitter, mais qui pourrait assurer que ce n’est pas ce qui s’est vraiment passé ? Les événements dans la semaine qui a suivi mon agression ont démontré que tout est possible, vraiment tout. Le rêve d’enfant universel d’assister à son propre enterrement, sans être mort, pour entendre qui dit quoi et comment, s’était réalisé uniquement pour moi. « Oleg, tu vas te réveiller et tu vas halluciner! » C’est une phrase tirée du livre d’or des manifestations régulières de soutien à Kachine. Et effectivement, je me suis réveillé et j’ai halluciné.
Le journaliste Kachine, c’est-à-dire moi, revenait doucement à lui dans la salle de réanimation. À une demi-heure de route de l’endroit où je me trouvais, quelqu’un faisait fureur. Et même les gens qui me connaissent personnellement étaient prêts à prendre cette personne pour le journaliste Kachine, courageux et sans reproches, représentant personnellement tant une menace pour le Kremlin qu’un espoir pour la liberté et le bonheur. « Kachine, lève-toi ! Kachine, écris ! » a scandé la foule. Sur la place publique, on ne savait pas que je me levais déjà dans mon lit et que j’écrivais sur l’ardoise: « Je veux aller aux toilettes ». Les tabloïds ont cité le journaliste Kachine (pas moi) : « Ils ne me réduiront pas au silence! », sans préciser malheureusement sur quel sujet le journaliste Kachine voulait s’exprimer. Et moi, à la fin de la deuxième semaine suivant la tentative d’assassinat, une seule chose m’intéressait. Il était une fois un bel et jeune aviateur, Gagarine. D’une manière ou d’une autre, il a été choisit pour être le cosmonaute numéro un et, à 27 ans, ou quelque chose comme ça, il s’est envolé dans l’espace pour un peu plus d’une heure. Il est revenu et voilà, c’était tout, plus la moindre vie mais une suite de présidiums, de banquets, de rapports, et la marque d’une perte irrémédiable sur un jeune et beau visage. Il a trainé sept ans ainsi avant de mourir définitivement. Je passais mon temps en réanimation, je feuilletais le journal « Kachine » et je pensais à Gagarine et comment nous nous ressemblions.
J’ai toutefois un grand avantage par rapport à Gagarine. Les fêtes de fin d’année, je le comprends à présent, sont une grande invention. Décembre arrive, je vais certainement être malade tout le mois, et puis le pays va commencer à boire. Nous allons nous remettre ensemble au travail : le pays, après les vacances, et moi, après ma rééducation. Personne ne se souviendra. Personne ne remarquera rien. Et il sera possible de travailler normalement, comme avant. Car, en effet, ils ne me réduiront pas au silence."
Oleg Kachine
Traduit pour Le Courrier de Russie par Frédéric Bruger

