Passeur(s) d'images
Le 6 mai dernier, la projection de Lettre à Anna était co-organisée par le cinéma de Gisors, "Jour de fête" et son excellent directeur Jean-Marc Delacruz avec la participation du Pôle image de Haute-Normandie en la personne de Pierre Lemarchand, chargé de mission Passeurs d'images.
En introduction à la projection, Pierre Lemarchand a lu un petit texte que nous vous livrons dans son intégralité tant nous pensons qu'il appréhende avec beaucoup de justesse l'intériorité du film consacré à Anna Politkovskaïa.
Le voici :
"Aujourd’hui cette séance spéciale est très spéciale. Nous ne parlerons pas que de cinéma mais d’engagement, de journalisme, de géopolitique, de droits humains. Alors, Passeurs d’Images sort un peu du cadre de l’éducation à l’image stricto sensu mais joue à plein son rôle de passerelle entre un film et des spectateurs.
On dit souvent que le cinéma donne un regard sur le monde. Ici, c’est un regard douloureux, mais sans misérabilisme, qui nous est offert. Un regard aigu.
Le film « Lettre à Anna » est un documentaire d’Eric Bergkraut consacré à la journaliste russe Anna Politovskaïa, assassinée le 7 octobre 2006 dans le hall de son immeuble à Moscou. Anna, qualifiée par ses pairs, de « conscience de la nation ».
Le documentaire est ce genre cinématographique qui, dans nos esprits, s’attache à relater le réel, sans intervenir sur celui-ci. Mais quand il s’agit de cinéma, comme quand il s’agit d’art en général, l’objectivité n’est elle pas un leurre ? Toujours, un artiste porte un regard singulier sur le monde. C’est le cas ici, et le regard d’Eric Bergkraut est partisan, subjectif. Le film est du côté d’Anna. Mieux, le film s’adresse à elle.
Le documentaire, genre cinématographique dont l’objet est le réel, la vérité, est ici consacré à un personnage, Anna, elle-même en quête de vérité. Porter la vérité à la connaissance du monde, tel est le combat d’Anna, et du réalisateur Eric Bergkraut. Le film ainsi réalisé ne pouvait qu’être sincère, et poignant.
La vérité d’Anna, comme la vérité du film, n’est pas de dessiner des contours nets, de définir des camps, les bons d’un côté, les méchants de l’autre. Anna n’est pas pour les tchétchènes et contre les Russes. Anna est du côté des victimes, du côté des otages. Anna est du côté des Hommes. Elle nous dit : « Je partage en quelque sorte le destin de la population civile. Je travaille avec des gens dont la vie est en danger exactement comme la mienne quand je suis près d’eux. Je ne vois aucune différence entre eux et moi. » Ce cinéma-là, comme le combat d’Anna, se situe à hauteur d ‘homme. L’engagement d’Anna, comme le cinéma de Bergkraut, ne sont pas politiques mais humains.
C’est donc logiquement qu’Anna est filmée dans sa vie de tous les jours, quand elle fait ses courses, marche dans la rue caressée par le soleil, discute avec ses amis… Car Anna est du côté de l’humanité, son combat est celui de la société civile. Elle dit d’ailleurs : « Je n’aime pas les gesticulations des grandes puissances, je voudrais rester simplement avec des gens qui se respectent. » De l’autre côté, les opposants d’Anna (le tchétchène Kadirov, le russe Poutine) ne sont montrés, mis en scène, que dans les appareils, dans le monde politique et médiatique. Deux échelles différentes, deux poids deux mesures… Ici, nous retrouvons l’intemporel combat des justes, des hommes contre la barbarie organisée.
Du génocide tchétchène, de l’oligarchie russe, de tout cela bien sûr il est question. Au-delà du contexte particulier de la Russie, ce film est un hommage à toutes les résistances, à tous les justes combats. Mais il est aussi question d’une femme, dont le portrait poignant, délicat, contrasté irrigue tout ce film. Le film, alors, parvient à conjuguer l’intimité, la singularité avec le destin collectif et la grande Histoire. Ce film nous renvoie à une période de l’Histoire de l’humanité bien sûr, mais nous ramène aussi, et surtout, à nous-mêmes.
Grâce à ce film, le combat d’Anna est vivant. Grâce à ce film, et grâce à tous les autres militants de la « société civile ». Anna n’est pas seule, son engagement n’est pas solitaire, et le personnage de Zeinap, amie et alter ego d’Anna, présidente de l’association tchétchène « Echo of War », nous le rappelle. Ce film n’est pas tourné sur le passé, donc, mais se révèle intemporel, universel. "

