Voir c'est agir, deux journalistes en herbe ont forcé la porte du réalisateur de Lettre à Anna.
Voir c’est agir, un portrait d’Anna Politkovskaïa
Le 18 novembre sortait dans deux salles parisiennes Lettre à Anna, un documentaire d’Eric Bergkraut sur la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006.
Après un rendez-vous téléphonique manqué avec le réalisateur, je suis allée forcer sa porte, accompagnée de ma consoeur de Mes idées week-end à Paris . Nous voyant sur son palier, il nous sourit:”La détermination, vous en aurez besoin dans votre métier!” et nous accueille alors sur un coin de table du haut de son septième étage de la rue St Denis.
“J’ai rencontré des jeunes femmes tchétchènes en Suisse qui m’ont raconté leur histoire, ce qu’elles avaient vécu en Tchétchénie. Et puis, ça m’a conduit à faire un premier film, Coca, la colombe de Tchétchénie. C’est dans ce contexte que j’ai connu Anna, qui faisait quelques petites apparitions dans le film. J’ai gardé toutes les archives et au moment où elle a été assassinée, je me suis souvenu de ça”. Eric Bergkraut, qui raconte à mi-voix, les yeux perdus dans les toits de Paris, la genèse de son film, semble être de ceux qui se méfient des évidences. A la question concernant les rapports qu’il entretenait avec la journaliste, il répond, sourire en coin: “Ah, écoutez, si vous commencez à me poser les mêmes questions que les autres….” De même, il ne s’étendra pas sur le choix de l’actrice Catherine Deneuve pour le doublage d’Anna Politkovskaïa. Trop people pour cet homme qui se demande “si son film va pouvoir le faire vivre lui et ses enfants”.
Le réalisateur suisse, qui ne parle pas russe et n’avait aucun lien avec la Russie avant son premier film, se fait une obligation morale de ne jamais accuser rien ni personne. Lettre à Anna est une lettre d’admirateur et d’ami à une femme qu’il aurait aimé mieux connaître. Il fait volontiers la part des choses entre le système politique de Poutine – en vigueur à l’époque où Anna Politkovkaîa se trouvait en danger de mort- et la Russie qu’il évoque avec bienveillance et un certain relativisme:”les libertés sont aussi en danger en France et en Italie par exemple”.
L’histoire de Lettre à Anna part de là, peut importe l’exactitude du résultat pourvu qu’il soit personnel: “J’aurais pu faire un film à partir d’images d’archives, ça aurait été plus simple. Je trouvais plus intéressant de valoriser celles que j’avais. Vous n’allez jamais raconter toute une personne. C’est tellement mystérieux qui nous sommes.” Reconnaissant volontiers l’impossibilité de donner une consistance à un symbole du combat pour la liberté d’expression, avec quelques images d’archives, il insiste cependant: “Elle est devenue une icône, je lui ai redonné un visage”.
Si le film rappelle le rôle déterminant d’Anna PolitkovskaÏa dans la dénonciation de crimes de guerre perpétrés par l’armée russe en Tchétchénie, on découvre aussi cette femme à travers les paroles de ses enfants, Ilia et Vera, de son ex-mari, de son amie tchétchène, Zainap. Filmée la plupart du temps en gros plan, on découvre des yeux verts souvent légèrement fardés de blanc- Vous êtes bien sur Profession Reporter et non sur Elle.fr, rassurez-vous- . Les premières paroles du film sont celles du regard d’un homme sur une femme. Le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta décrit une beauté du XIXème siècle, mystérieuse, remarquée de la gente masculine. La beauté d’une femme qui riait souvent, beaucoup moins durant les dernières années de sa vie.
Ces remarques très personnelles semblent presque hors-sujet lorsqu’elles s’appliquent à Anna Politkovskaïa. Les témoignages très intimes de sa famille et quelques paroles épistolaires du réalisateur qui accompagnent la promenade interminable de la journaliste dans un parc de Moscou, seront les seules marques d’un documentaire-portrait d’Anna Politkovskaïa. Le style très épuré et l’absence totale d’effets esthétisants réduit le film d’Eric Bergkraut à un simple reportage. Il a certes su déceler l’épouse oublieuse de son mari, la mère autoritaire, la collègue journaliste froide et tenace, l’amie dévouée. Mais si ce portrait demeure, de manière compréhensible, incomplet, il montre le visage d’un journalisme victorieux. Car à travers le panorama du travail de la journaliste, c’est une Russie en colère, peu exposée aux caméras, qui émerge, roses à la main, devant le domicile de la journaliste, lieu du crime politique.
Avant de nous laisser partir, Eric Bergkraut semble encore s’amuser de cette visite inattendue:”Je ne sais vraiment pas comment vous avez fait pour passer toutes les portes et arriver jusqu’à la mienne, mais ça, après tout, c’est votre secret.” La volonté de ne pas tout saisir, leitmotiv de cet homme est aussi la marque de fabrique du cinéaste.

